Cher lecteur, quand j'ai décidé de créer ce blog, il y a un peu plus de deux ans, j'ai pas mal hésité entre "une dame et les échecs", "une dame au pays des rois", "une dame au pays des
fous" avant de me décider pour "chouia au pays des échecs", d'abord à cause de "chouia" (plus personnel qu'"une dame"), ensuite parce que le "pays des échecs" me fait régulièrement et
irrésistiblement penser au "pays des merveilles" traversé par la petite Alice : un monde à part, avec ses propres règles, ses personnages à l'Ouest, sa logique propre, son petit roi et sa dame si
puissante (Ah ! la reine de coeur....).
Tout comme moi (et la plupart des joueurs qui débutent en compétition, et cela est encore plus vrai pour les joueuses) lorsque j'ai débarqué au pays des échecs, Alice n'est jamais à sa place au
pays des merveilles : poussée par la curiosité, pleine d'innocence et de bonne volonté, elle n'est pas à priori la bienvenue, on lui reproche de ne pas respecter des règles non écrites, on la
rembarre quand elle demande une explication, son chemin est semé d'embûches et de rencontres improbables qui finissent souvent mal....
Mais si Alice a fini par quitter le pays des merveilles avec soulagement, je n'ai pas renoncé, moi, contrairement à pas mal de joueuses de mes amies, à m'intégrer dans ce milieu.
Bien sûr, comme toute "féminine", je continue à être considérée comme une "bête curieuse", mais enfin désormais, quand j'arrive en tournoi ou en rencontres par équipes :
- les sourires et les saluts amicaux deviennent plus nombreux que les réactions agressives, les remarques sexistes ou méprisantes, ou les regards condescendants.
- on me pose désormais plus de questions sur mon club, mes tournois, mes résultats, mon jeu, que sur mon statut marital.
- on ne me prends plus pour "la dame de la buvette", l'épouse du président, ou la maman d'un des petits joueurs.
- on me propose volontiers d'analyser ou de blitzer "en amical" entre les rondes.
- on ne me demande plus "ce que je viens chercher ici", si "je suis accompagnée ou non, et si oui, par qui"....
- par contre, on me demande pourquoi je n'ai pas fait tel et tel tournoi, et lesquels je prévois cette saison, et dans quelle équipe je joue.
- et, de plus en plus, mes adversaires "bétonnent" (signe de respect)....
Au bout de 5 ans, il était temps !
5 ans tout de même pour être "presque" traitée à égalité avec mes confrères masculins....
En 5 ans, d'autres "dames" ont eu, elles, et malheureusement, le temps de se décourager, et ont fini par renoncer.
Deux pistes dans ce cas : tout envoyer au diable (ne plus reprendre sa licence, laisser carrément tomber la compétition), ou....renoncer aux tournois "mixtes" et se réfugier dans le ghetto des compétitions réservées aux femmes.
Dans les deux cas, les échecs comme les joueuses sont perdants : dans le premier, notre petit monde perd des joueuses, dans le deuxième, il garde artificiellement des joueuses, mais en les
mettant "à part", ce qui revient à les exclure du "vrai" monde des échecs, donc à renoncer, de facto, à ce que les joueuses soient plus nombreuses à jouer dans les "vraies" compétitions (les
"mixtes").
Et le cercle vicieux commence : lorsqu'une joueuse débutante arrive en compétition "mixte", elle peut se retrouver très seule parmi des joueurs qui ne la louperont pas, prendre peur, être
découragée, et décider qu'on ne l'y reprendra plus...si par chance il y a d'autres joueuses, elle risque de se trouver en compétition avec celles qui sont là pour rafler le "prix féminin", et
ajoutera donc aux "vraix enjeux" cette compétition supplémentaire et totalement artificielle entre les rares filles présentes....
Si elle choisit de se réfugier dans les compétitions "entre filles", elle sera certes soulagée de ne pas être confrontée au machisme de certains joueurs, contente de multiplier les occasions de
remporter des prix dans une ambiance non agressive, mais aura d'autant plus de mal à s'extraire de ce cocon-piège pour jouer "dans la cour des grands".
Elle aura renoncé à l'idée qu'une joueuse a le même potentiel, la même combativité, le même goût du jeu et la même volonté de progresser que ses confrères masculins.
Elle aura renoncé au principe d'égalité et au respect.
Elle se sera d'emblée posée en "inférieure".
Dommage pour elle, dommage pour les échecs, dommage pour les rares joueuses qui, elles, n'ont pas renoncé (et voudraient bien être plus nombreuses à être dans ce cas !), dommage enfin
pour les joueurs qui, au fond, dans leur majorité, préfèreraient tout de même avoir plus de femmes dans les tournois mixtes (oui, je sais, ça peut paraître paradoxal : ils n'aiment pas trop
affronter des femmes, et encore moins perdre contre elles, ça leur donne une pression supplémentaire, mais au fond, ils aiment bien, pour la plupart, avoir "une présence féminine").
C'est toute la problématique de la présence des femmes dans notre milieu :
- on veut bien d'elles, mais on les incite à rester entre elles (compétitions féminines).
- si elles font un tournoi mixte, on les oppose artificiellement entre elles en instaurant les "prix féminins" (qui peuvent être remportés sans qu'elles se rencontrent).
- les joueurs sont ravis d'avoir des joueuses en compétitions mixtes s'il s'agit de bavarder à la buvette, nettement moins (dans leur majorité) quand il s'agit de les affronter en qualité
d'adversaire.
Et comme les instances fédérales et les postes "de pouvoir" ou d'influence sont, dans leur écrasante majorité, occupés par des hommes, la plupart d'un certain âge (voire, d'un âge
certain ! Bon, d'accord, il y a aussi des machos jeunes, mais bon, culturellement, le macho, sous nos latitudes, se recrute tout de même plus chez les seniors...) , majoritairement
plus préoccupés par leur propre carrière, ou le haut niveau (par définition masculin, c'est bien connu....), ou la médiatisation des échecs, que par les grands principes d'égalité
homme-femme, pas question que ça change...
Si on ajoute à ça certaines femmes qui trouvent leur propre intérêt à ce que le système perdure (par exemple, que deviendrait Jocelyne Wolfangel, la "Directrice Nationale des
féminines", s'il n'y avait plus de "secteur des féminines" à la FFE ? plus de compétitions "féminines" ? de même pour toutes celles qui se sont fait élire sur les strapontins réservés aux
femmes dans les ligues et les comités)......on se dit que les joueuses ne sont pas près de devenir des "joueurs comme les autres" !
Sur ce sujet, il existe toute une palette d'avis :
A une extrêmité, le genre Bachar Kouatly GMI (*), qui, dans le plus pur style "macho à l'ancienne" considère, dans son éditorial du n° "spécial femmes" d'Europe Echecs (à quand un n° "spécial hommes" ????), du
printemps dernier, intitulé "Parfum de femmes" (plus gnangnan, tu meurs....) que les femmes apportent beaucoup aux
échecs d'abord parce qu'en tant qu'épouses de joueurs, elles leur apportent la sérénité et l'équilibre nécessaire à une brillante carrière : "Nous avons remarqué, peut-être est-ce dans l'air
du temps, que les épouses des deux derniers champions du monde occupent une place importante dans les médias échiquéens...ces deux grands champions sont des modèles d'équilibre. Aruna et
Marie-laure y contribuent chacune à leur manière, grâce à leur personnalité forte et attachante".
On croit rêver, là !
Mais heureusement, cher lecteur, nous sommes rassurés quand Bachar nous dit que les échecs ont gagné en popularité et médiatisation depuis que les femmes jouent, avec l'arrivée de la vidéo et de
la photo.... la raison ? de belles joueuses, ça donne envie, forcément....
Dans le monde des échecs selon Saint Bachar, les femmes ont le choix : jolies potiches au service de la médiatisation ou épouses aimantes et entièrement dévouées à la carrière de leur
champion de mari...
C'est pas mignon tout ça ?
Non merci, monsieur Kouatly, mais mes rares petites camarades et moi, on en a soupé des stéréotypes, ça fait environ 10.000 ans qu'on en bouffe, de ce genre de plaisanterie !
A la lecture de ce genre d'inanité, on est tout de même en droit de se demander où il était, ce monsieur, dans les quarante dernières années ? en coma dépassé ? trop occupé à se
regarder le nombril pour voir que le monde avait changé ?
Mais je m'énerve, là....
Mieux vaut donc continuer à parcourir ma palette, avec, au milieu, Kamran Shirazi MI (**), avec qui j'ai bavardé à Gif dimanche dernier, justement au sujet des prix féminins :
Devant la grille américaine de la 9ème ronde, Siegfried m'avait demandé si, par hasard, je n'aurais pas un des deux prix féminins. J'étais en train de lui dire que non (ils avaient été remportés
par les deux joueuses pros du tournoi), et que de toutes façons, si ça avait été le cas, j'aurais refusé, parce que ça ne correspondait à rien.
Kamran est alors intervenu pour me demander pourquoi : je lui ai donc exposé mes raisons. Il a alors souri (c'est à dire qu'il a plissé ses yeux en amande et légèrement relevé la commissure
gauche de ses lèvres...), et m'a dit, avec son inimitable accent iranien : "c'est vrai, le prix féminin n'est pas un prix d'échecs, c'est juste une récompense pour les joueuses, pour avoir fait
l'effort d'être venues, pour dire qu'on est contents qu'elles soient là, un peu comme la plus jolie, ou celle qui est bien habillée. Mais vous pouvez bien l'accepter quand même, parce qu'il faut
être courageuse pour jouer contre nous. Moi, à votre place, je penserais que c'est mérité. Il faut en profiter.".
C'est l'attitude pragmatique de la plupart des joueurs et joueuses : on sait bien que ça ne correspond à rien, mais on empoche le prix, c'est toujours ça de gagné....
Personnellement, je ne trouve pas ça satisfaisant : mes prix, je veux les mériter sur l'échiquier, comme mes confrères.
Et puis, à l'autre bout de la palette, il y a Judith Polgar, qui a toujours refusé le grand carnaval des compétitions féminines et des prix féminins, qui se considère comme un joueur comme les
autres, et qui mérite tous nos suffrages pour son courage et sa ténacité.
Judith que les journalistes continuent à interroger sur le thème rebattu de "est-ce que les femmes sont faites pour jouer aux échecs ?", "est-ce qu'elles ne raisonnent pas au fond différemment
?", Judith que certains joueurs croient "dotée d'un cerveau masculin", comme tu le verras dans les deux vidéos qui suivent, lecteur, et que je propose à ta sagacité pour t'aider à te faire une
opinion équilibrée sur "les dames et les échecs".
Derniers Commentaires