Samedi 10 octobre 2009
Au tournoi de Gif-sur-Yvette, il y avait certes des VIP (Shirazi, Kouatly, Seret, David, Abergel, et bien d'autres...), mais il y avait aussi, et heureusement, des tas de joueurs "de base".
Tu sais bien, cher lecteur, ceux dont on ne parle jamais, mais qui, grâce à leur cotisation, leur motivation, parfois leur investissement bénévole dans la vie des clubs, des comités, et des ligues, font que, quoiqu'ait pu en dire Marie Drucker au JT de France 2 à propos du récent affrontement Karpov-Kasparov ("les échecs, ce jeu démodé"), notre jeu reste encore vivant dans notre pays.

Parmi ces joueurs, j'ai retrouvé avec plaisir Zhigang Li, du club de Yerres, que je croise régulièrement dans les tournois de la région, et avec qui j'ai fait mon stage d'arbitrage. Zhigang est bien sûr joueur d'échecs (et papa de jeunes joueurs très prometteurs), mais il est aussi joueur de go.

Or, il se trouve qu'à une époque, j'ai moi aussi été une joueuse de go passionnée (au point d'avoir, pendant un temps, laissé de côté les échecs !), et c'est donc avec plaisir que j'ai échangé à ce sujet avec l'un des rares joueurs d'échecs de ma connaissance qui pratique ce jeu.

Rares, en effet, car si nombre de joueurs d'échecs se tournent actuellement  vers le poker (et ceci au plus haut niveau, au point parfois de mieux gagner leur vie au poker qu'aux échecs), et si quelques-uns parmi les plus jeunes sont plus attirés par les jeux vidéos en ligne, ou même certains jeux de rôle, j'ai rencontré très peu de joueurs ayant entendu parler du jeu de go, et encore moins l'ayant pratiqué.

Il y a quatre ans, du temps où j'intervenais sur le forum de France Echecs (c'est à dire avant que certains VIP ne demandent et n'obtiennent ma tête...), j'avais échangé à ce propos avec Francis Tugayé, alias MontFuji, joueur d'échecs, de go, et auteur de ces petites merveilles de poésie que sont les haïkus (dont un qu'il m'avait d'ailleurs dédié *).

Mais à part ça, le désert....

Et pourtant ! S'ils savaient, les joueurs d'échecs, ce que le jeu de go pourraient leur apporter, notamment sur le plan de la vision stratégique, je pense qu'ils s'y pencheraient de plus près !

J'ai découvert ce jeu au début des années 80. Abonnée à l'excellente revue "Jeux et stratégie" (aujourd'hui disparue), je m'y suis rapidement intéressée et n'ai pas eu de difficulté à trouver un adversaire en la personne de mon mari, qui avait, lui, appris et pratiqué ce jeu en famille. Un, deux, trois goban (dont un de voyage) ont ainsi rapidement rejoint, puis remplacé dans notre salon l'échiquier qui s'y trouvait.

Puis, avec plusieurs collègues de travail, nous avons fondé un club au sein de notre entreprise, dont le CE, compréhensif, nous a très rapidement accordé, tous les jeudis midi, l'usage d'une salle de réunion, ainsi que des crédits pour l'achat de jeux (dont un mural), pendules, et même cours dispensés par un joueur titré.

Le bonheur !

Ca a duré comme ça 3 ans, jusqu'à ce que je rejoigne une autre boîte qui, elle, n'avait pas du tout la culture du go...

Alors, ne trouvant pas de club à proximité, et prise par d'autres activités, j'ai progressivement laissé le jeu de go de côté.

Mais revenons à ce qui nous occupe ici, à savoir les différences et similitudes entre échecs et go, en commençant par les points communs à ces deux jeux millénaires (et paf, en voilà déjà un : l'ancienneté !) :

- jeu de plateau (échiquier et goban)
- deux adversaires
- l'un a les blancs, l'autre les noirs (mais au go, les noirs ont le trait)
- en compétition, le temps est mesuré par le même type de pendule, et il existe plusieurs types de cadences.
- récemment, la FFG a adopté le classement Elo.
- en compétitions les parties sont notées sur des feuilles de parties.
- il existe des joueurs professionnels (et dans certains pays, comme la Chine ou le Japon, on ne peut devenir pro qu'après avoir passé un examen).

Mais les différences sont bien plus nombreuses que les ressemblances :

Aux échecs :                                                                                     au go :
- les pièces n'ont pas la même valeur                                       - toutes les pierres ont la même valeur
- le placement des pièces au début du jeu est immuable    - le goban est vide, au joueur de construire son jeu
- les pièces se déplacent                                                             - une fois jouées, les pierres ne bougent plus
- on joue sur des cases                                                                - on joue sur des intersections
- il n'existe pas de handicap codifié                                            - les handicaps permettent de jouer à son niveau
- le but est "la mort du roi"                                                             - le but est le contrôle du plus grand territoire
- la partie s'arrête selon des règles codifiées                          - la partie s'arrête d'un commun accord
- pas de notion de "courtoisie"                                                     - la "courtoisie' est partie intégrante du jeu
- les logiciels "jouent" à haut niveau                                           - les logiciels ont un niveau très faible
- plus la partie avance, moins il y a de pièces                          - plus la partie avance, plus il y a de pierres

On pourrait donc croire que le jeu de go est très éloigné du jeu d'échecs, et pourtant :

- si les pierres ne "bougent" pas (sauf pour disparaître lors d'une prise), le go est cependant un jeu de mouvement : les différentes chaînes de pierres créées, les portions de territoire gagnées puis reprises avant que les frontières ne soient stabilisées, font que le mouvement (parfois comparable à celui de deux cellules en phase de phagocytose) est sans cesse présent et rend ce jeu visuellement très "vivant", presque "organique".
D'ailleurs, le parallèle entre vie et go est très prégnant dans le vocabulaire du jeu :
D'origine chinoise, le jeu de go, avant de s'implanter au Japon sous ce nom, s'est appelé Wei Qi, le "souffle défensif", notion que l'on retrouve dans la médecine traditionnelle chinoise comme dans le Taï Chi, et qui est souvent opposée au Yang Qi, ou "souffle dynamique".
D'où, parfois, une référence à l'opposition Yin-Yang, dont le symbole évoque irrésistiblement le type de position que l'on peut retrouver sur un goban en cours de jeu.
Pour capturer un territoire, il faut lui ôter toutes ses "libertés", et, réciproquement, pour qu'un territoire "vive" (et donc, ne soit plus prenable), il faut qu'il possède deux yeux.
Quand je te dis que la référence à la vie est constante...
Donc, on trouve bien au go un mouvement, paradoxalement produit par l'interaction de pierres fixes.

- le jeu de go demande l'acquisition de notions tactiques indispensables : les "combats de rue" (Semeai) qui se jouent aux frontières des territoires demandent une grande précision tactique, comme aux échecs. Mêmes notions de contre-jeu (Te-nuki), d'initiative (Sente), de pièges (Hamete), de sacrifice (Utte-Gaeshi) et bien sûr, de figures tactiques répertoriées : nous avons nos clouages, enfilades, fourchettes, etc....les joueurs de go ont le Shicho, le Geta, le Shibori...

- mêmes phases de jeu : ouverture, milieu de jeu, finale (Fuseki, Chuban, Yose).

- des qualités stratégiques indéniables : le plan est indispensable au go, et c'est parce que la stratégie y est plus importante que la tactique que les logiciels peinent justement à jouer à un niveau correct. La part du calcul y est moins grande qu'aux échecs, et l'équilibre entre combat et simple occupation des territoires fait toute la différence avec les échecs.
Comme je l'ai dit plus haut, il ne s'agit pas de "tuer" l'adversaire (et l'on sait bien l'importance aux échecs de la position du roi, qui nous donne tout de même une piste pour orienter notre jeu), mais bien de construire : le jeu de go est une campagne de colonisation d'un territoire vierge, et les phases de combat aux frontières ne sont qu'accessoires face aux choix des points d'appuis et à la nécessité de créer des territoires "vivants". On peut certes gagner des territoires en "tuant" ceux de l'autre, mais si on ne fait que "tuer", on ne "vivra" pas forcément de manière satisfaisante.
C'est un peu comme si, aux échecs, le fait de mettre le roi mat ne suffisait pas, qu'il faille en plus que le bilan matériel soit forcément supérieur à celui de l'adversaire...

On imagine alors aisément ce que ce jeu peut apporter au joueur déchecs en matière de vision globale et à long terme.

Et puis, ce que Zhigang et moi aimons dans ce jeu, outre ses indéniables qualités stratégiques et tactiques, ce sont les notions, totalement inconnues aux échecs, de courtoisie et de handicap.

La courtoisie s'exprime, par exemple, tout au long du jeu en n'insistant pas indéfiniment pendant les combats aux frontières : on ne va pas jouer des pierres qui ne sont pas indispensables à la stabilisation de la frontière. les deux adversaires "savent" que c'est résolu, ils vont s'intéresser tout de suite à d'autres zones, sans chercher à faire tomber au temps leur adversaire en bétonnant une zone.
Ceux d'entre nous qui ont déjà perdu au temps face à des adversaires "jouant la montre" en jouant des coups inutiles comprendront immédiatement ce que je veux dire....

Le handicap, lui, est très codifié : il consiste à attribuer à un adversaire en théorie plus faible soit des points, soit des pierres supplémentaires, afin que la partie soit équilibrée.
Un peu comme si un joueur à 500 points de plus rendait d'entrée un cavalier....
Cela permet à chacun de jouer à son niveau, et oblige les forts joueurs à respecter les faibles, et donc à se battre, quoi qu'il arrive.

Un état d'esprit bien différent de celui des échecs...

Pour avoir une idée de ce qu'est un tournoi de go (et tu verras tout de suite les points communs avec un tournoi d'échecs !) une partie de go, un titré de go, je t'invite à suivre ce lien, lecteur, avec un excellent portrait de Fan Hui, joueur de go professionnel http://ffg.jeudego.org/video/movie?movie_id=fredonz/2008-08-05 .

Bon voyage au pays du go !

(*) "Lendemain de fièvre.
       Les fleurs de jasmin effleurent
       tes yeux et tes lèvres."
       Francis Tugayé
Par Chouia - Publié dans : rêvons un peu...
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